Etude de cas : communication interpersonnelle au sein d’un groupe projet

Le récit, issu d’un cas réel, est présenté en trois épisodes. Le premier reflète la façon dont le projet a été vécu à chaud par la principale accompagnatrice du projet. Le second correspond à une appréciation à froid de certains membres de l’équipe. Le troisième, en forme d’épilogue, laisse présager des comportements futurs des principaux protagonistes du projet.

Les faits relatés à chaud par l’accompagnatrice de l’équipe

« Je suis enseignante-chercheure en entrepreneuriat dans une école de commerce et j’ai souvent déploré le peu de capacité d’initiative des étudiants. Aussi, j’ai été très stimulée par la découverte d’un noyau d’étudiants très actifs d’une nouvelle licence en Entrepreneuriat et gestion de projets. Ces quelques étudiants foisonnaient d’idées et de projets. Ils avaient créé un Club de projets et attiré d’autres étudiants d’autres cursus, qu’ils estimaient « avoir le profil ». Nous avons gardé le contact et ils venaient me consulter à tout bout de champ sur de nouvelles initiatives et paraissaient toujours partants –même au détriment de leurs études-. Aussi, quand le Projet de l’Espoir se présenta, on pensa à ces étudiants et on me les affecta comme principale « tutrice ». Cette mission revenait à faire un peu de tout en matière d’accompagnement et à optimiser le fonctionnement de l’équipe.

Ledit projet était une compétition lancée par l’Université en vue de sensibiliser -en priorité- les étudiants, futurs diplômés et employeurs potentiels à l’insertion socioprofessionnelle des personnes en situation de handicap. Sur la base du volontariat, trois équipes d’étudiants relevant de trois institutions de l’Université furent retenues : notre équipe, celle d’une école d’ingénieurs et celle d’un institut de comptabilité et d’administration des affaires. Chaque équipe devait concevoir un slogan, un logo, des affiches, un planning d’activités et une campagne de communication et réunir les financements nécessaires, notamment par le biais de sponsors. Le programme arrêté par chaque équipe devait dans un premier temps être défendu devant le jury, mais tout se jouait pendant une Semaine de sensibilisation dans chacun des trois établissements et aux mêmes dates (dernière semaine avant l’arrêt des cours). A la clef, un trophée, des prix symboliques (collectifs), des prix en nature et en numéraire, mais également des notes qui seraient comptabilisées au titre d’un module à intégrer suivant les spécificités de l’établissement et le cursus d’enseignement.

Nos étudiants y trouvèrent des motivations fortes, un défi à relever et une expérience nouvelle (de même – on peut l’imaginer- que les autres équipes et leurs tuteurs). Pour ma part, se présentait là une situation d’entrepreneuriat social concrète que j’expérimentais et faisais expérimenter à mes étudiants, ce qui était une motivation supplémentaire. Même l’université organisatrice y trouvait, outre le rayonnement institutionnel, social et politique que cette manifestation lui apportait, un moyen de mobiliser ses personnels autour de nouveaux défis.

L’équipe était composée de :

  • Azer, Riadh et Omar, les « personnalités fortes », voulant également passer pour les plus « branchées » (je les désignerai par les « ténors »).
  • Wafa, Raafat, Houssemeddine et Haythem, jeunes gens manquant d’assurance, faisant de leur mieux pour s’intégrer dans le premier groupe et pour faire leurs preuves. Néanmoins, Haythem trouvait le courage de s’exprimer, en dépit des sarcasmes des « ténors ». Il travaillait et étudiait en même temps et avait un mode de vie manifestement plus sobre que les autres.
  • Mounira, jeune fille d’origine algérienne, l’« intellectuelle » du groupe, ayant beaucoup d’assurance et d’aisance dans la communication, fougueuse et très impliquée au départ.
  • Sana, jeune fille très soucieuse de son apparence, qui faisait toujours acte de présence, mais qui n’a pas beaucoup agi tout au long de la compétition.

Il y avait enfin Lilia, une jeune fille sérieuse et dynamique, mais constamment tournée en dérision par les ténors (entre autres à cause de son allure et du fait qu’elle portait le voile). Elle a quitté l’équipe juste avant le coup d’envoi de la compétition, mais a continué à prêter main forte à ses collègues et suivi de près le déroulement du projet.

Après l’ouverture officielle de l’événement eut lieu l’acculturation avec le handicap ; nous suivîmes une formation accélérée de trois jours et fûmes mis au contact de personnes handicapées. Je crois que personne n’est resté indifférent et que chacun est ressorti avec une vision nouvelle du handicap et un niveau de conscience supérieur. Suivirent des formations accélérées sur la gestion de projets et la communication, ainsi que des réunions périodiques avec les « experts » (psychologues et éducateurs spécialisés) et les « marraines » (membres d’une grande œuvre caritative nationale) qui faisaient partie des évaluateurs.

9Il y eut dès le départ des signes annonciateurs de dysfonctionnements : une grande indiscipline et une suffisance proche de l’arrogance dans l’attitude et dans la parole : « Il n’y a pas de doute, nous allons gagner ; les autres ne font pas le poids ». Azer, désigné au départ comme chef du groupe, incommoda certains membres de l’équipe par ses sarcasmes et son perpétuel dédain et je commençai à ressentir une tension s’installer. Je le pris à part et lui en parlai ouvertement. Il décida de se retirer et de laisser sa place de chef de groupe à Riadh –plus consensuel-, ce qui apaisa un peu l’équipe sur le moment.

Les réunions hebdomadaires intra-équipe se déroulèrent régulièrement au début ; on discuta des idées d’actions possibles, ce fut même un foisonnement d’idées, toutes plus originales et ambitieuses les unes que les autres. Ces réunions aboutirent à l’élaboration d’un programme d’action pour la semaine de sensibilisation, réparti sur cinq jours : Handisport, Conférence-débat sur l’insertion socioprofessionnelle des personnes handicapées via l’entrepreneuriat, Handi-art, « Dans la peau d’un handicapé » et pour couronner la semaine en beauté, « le Train de l’Espoir ». En effet, l’une des idées d’action les plus spectaculaires, qui venait de Haythem, était de mobiliser un train pour la cause (devant faire un parcours avec deux escales, dont une dans la région, et réunir personnes handicapées, étudiants, enseignants, employeurs et responsables), action donc de grande envergure et fortement médiatique si elle était réalisée, ce dont la plupart d’entre nous doutait. Les membres de l’équipe se répartirent le travail concernant les différentes actions concertées et avalisées par le jury ; ils commencèrent à communiquer autour du projet (ils créèrent notamment un groupe de discussion sur Facebook qui permit de faire adhérer quelque mille étudiants), les réunions s’espacèrent et nous nous perdîmes de vue pendant les vacances de printemps.

La semaine décisive approchait à grands pas et rien de concret n’était encore prêt, si ce n’est le train, pour lequel Haythem parvint à obtenir une promesse ferme, après moult tractations avec les responsables de la compagnie ferroviaire nationale. A chaque fois que je manifestais mon inquiétude, je m’entendais répondre par les « ténors » : « Ne vous inquiétez pas ; tout va être fait ! ». Or, jusqu’à la fin, l’équipe n’est pas arrivée à réunir un budget, ni même à évaluer les moyens nécessaires.

La Semaine de sensibilisation arriva et –pratiquement- rien n’était prêt, ni affiches, ni slogan, ni logo, ni la plupart des actions concertées. Mounira se fit mystérieusement porter malade et on ne la vit presque pas de toute la semaine. Quasiment tout fut improvisé à la dernière minute et au jour le jour. Pourtant, les « ténors » n’en démordaient pas : « Ce n’est pas grave ; nous allons « casser » la compétition avec le train ! ». Pour sauver la situation, je me crus obligée de mettre la main à la pâte : je conçus avec les moyens du bord un logo, un slogan et deux affiches ; je fis de mon mieux pour attirer à notre conférence-débat des gens du domaine associatif lié au handicap et des spécialistes de l’insertion professionnelle et animai la conférence ; j’improvisai un cours que je donnai les yeux bandés. Quant à ma collègue arrivée en renfort dans le tutorat de l’équipe, elle élabora notamment un questionnaire sur le handicap qu’elle administra à des enseignants et à des étudiants et elle présenta l’essentiel des résultats de cette étude lors de la conférence-débat. La semaine se déroula tant bien que mal et fut couronnée par le fameux train qui attira beaucoup de monde et fut –symboliquement et médiatiquement- un succès. Quant au Livre d’or, il était pratiquement vide à l’ouverture de la Semaine, on sollicita le gouverneur lors de la cérémonie d’ouverture pour qu’il y contribue, il le prit avec lui pour le remplir à tête reposée et personne n’alla le récupérer par la suite.

Un événement tragique vint assombrir l’ouverture : l’un des tuteurs de l’équipe de l’institut de comptabilité et d’administration des affaires eut une attaque et succomba un peu plus tard, ce qui bien évidemment choqua et émut tout le monde.

L’heure de vérité sur l’aboutissement de la compétition approchait. Azer me fit encore une fois part de son grand optimisme : « Cela ne peut être que nous ; « nous » avons fait le train, et puis les programmes des deux autres institutions n’avaient rien d’original ». Et d’ajouter : « Si nous ne gagnons pas, c’est parce que le jury voudra rendre un hommage posthume au tuteur de l’équipe de l’institut de comptabilité ». Je l’écoutai avec un mélange d’espoir et de scepticisme.

Le jour de l’attribution des prix arriva. L’équipe de l’école d’ingénieurs gagna la compétition, mais également d’autres prix dont notamment celui de la Meilleure équipe. Notre équipe gagna trois prix : Meilleure affiche, Meilleure campagne de communication et Meilleure action « Coup de cœur » pour le train. Ce verdict ne m’inspira que respect et sentiment de justice. Mais je fus désagréablement surprise de la réaction des « ténors » et plus précisément de Azer qui commença à insinuer que cette victoire était due à des complaisances et à du favoritisme vis-à-vis de l’équipe gagnante. Haythem, lui, accepta le verdict avec philosophie et sérénité, et goutta avec beaucoup de fierté l’obtention du prix de la « Meilleure action Coup de cœur » dont il était l’initiateur. Le projet lui a donné beaucoup d’assurance et permis de s’épanouir et se révéler.

Rétrospectivement, je devine les rapports de force, les rivalités et les malaises qu’il y a eu dans l’équipe. Deux leaders (et deux couples : Azer et Mounira versus Riadh et Sana) se sont affrontés et ont imposé leur rythme et leurs volontés aux autres ; une rivalité entre Sana et Mounira, qui semble expliquer le retrait de cette dernière ; les sarcasmes des « branchés » envers les autres… Je pense que tous ces éléments ont une part explicative importante dans l’échec de l’équipe. Je m’interroge beaucoup, surtout en ce qui concerne les « ténors » : Pourront-ils freiner leur ego démesuré ? Apprendront-ils de leurs échecs ?

Je m’interroge également sur le rôle et les responsabilités d’un accompagnateur : une situation entrepreneuriale est également un défi pour lui ; doit-il se substituer aux accompagnés (ce qui relève parfois de l’entêtement ou de l’orgueil) par goût du défi, au risque d’induire en erreur les premiers intéressés ? »

Les faits relatés à froid par certains membres de l’équipe

Quelques mois après la fin de la compétition, on a demandé à quelques membres de l’équipe de faire une présentation du projet devant des étudiants et de relater leurs vécus, suivant les cinq phases successives énumérées par Maders pour ce qui est de l’aspect psychosocial du management d’une équipe projet (rencontre des membres, cohésion, différenciation, organisation et production).

Riadh : « Pour former l’équipe, j’ai naturellement donné la priorité aux membres du Club, aux personnes qui s’étaient investies auparavant dans des activités entrepreneuriales et qui ne cherchaient pas uniquement une bonne note, et à mes amis. Ce choix m’a beaucoup été reproché –et à raison- par la suite. Lilia était le membre le plus actif de l’équipe. Son désistement était une perte et elle en est même venue à quitter le Club ».

Lilia : « Il n’y avait pas d’esprit d’équipe, ni le même niveau de travail, d’implication et de souci de préserver l’intérêt commun. C’était l’autorité et la dévalorisation systématique : tu te donnes du mal, tu fais des efforts et, quand tu as une nouvelle idée, on te brime et on te ridiculise, puis on s’approprie ton travail ! J’aime les activités associatives et j’aime l’idée d’entreprendre, mais j’étais stressée en venant au Club ; je ne voulais plus ».

Riadh : « Lilia s’est désistée, puis un autre membre du Club. Il y a eu scission en deux groupes et un rapport de force entre les deux groupes, avec des orientations et un effort différents. C’était l’autorité de deux leaders : Azer et moi, ce qui est inconcevable dans une équipe. Ca aurait été mieux si on n’était pas des amis. Chacun agissait à sa guise. Azer voulait constamment se montrer et n’arrêtait pas de s’approprier les idées des autres membres. Il y avait en permanence des cachoteries, un manque de respect et de confiance entre les membres, ainsi que de la dérision et de la dévalorisation des idées et de l’effort des autres ».

Haythem : « Les autres étaient tous des amis ; je ne les connaissais pas. Mais je ne voulais pas m’imposer en tant que chef de groupe. On a procédé par vote pour désigner le chef d’équipe. Mais deux clans se sont formés. Les réunions étaient mal organisées, il n’y avait pas de coordination, les PV de réunions étaient des rapports en l’air. On a fait trop de réunions de brainstorming et il n’y a pas eu de Team-building ».

Riadh : « Tout le monde se connaissait, sauf Haythem qui était nouveau. Il était le moins problématique. Les problèmes réels étaient entre ceux qui se connaissaient ».

Haythem : « On a beaucoup parlé d’opportunités, mais on ne les a pas vraiment saisies. On s’est arrêté sur des détails futiles sans planification des étapes importantes. L’école d’ingénieurs a attiré beaucoup de monde. Nous, on a mis deux personnes sur la promotion, on a pris les numéros de téléphone de tous les étudiants de notre école, mais on ne les a pas appelés. La plupart des membres ne se sont pas acquittés des tâches dont ils étaient responsables. Il y a eu une rotation de fait (personnellement, je me suis senti obligé de faire ce que les autres devaient faire), ce qui a provoqué des sensibilités. Les égoïsmes, les susceptibilités et la volonté de se montrer individuellement devant les tutrices et le directeur l’ont emporté sur l’objectif collectif. On en est arrivé à une certaine débilité à force de rivalités interpersonnelles. Aucun projet ne peut réussir à 100%. Notre projet a réussi ; ce qui n’a pas marché, c’est l’organisation et la gestion du temps, ce qui m’a personnellement empêché d’enrichir mon expérience. On était malgré tout deuxième et notre projet a été le “Coup de cœur“ du jury. Nous avons sauvé les meubles avec le Train ! ».

Riadh : « On projetait de faire plein de choses mais on a mal géré le temps et le stress et on n’a pas planifié le côté financement. Des entreprises nous avaient promis des subventions en nature et on n’est pas allé les chercher, par manque de temps et de moyens, mais également parce que les gens n’ont pas tenu leurs promesses. Mais l’expérience que nous avons eue en trois mois est énorme. C’est une réussite personnelle pour moi : j’ai appris en si peu de temps ce que j’aurais mis des mois à apprendre dans le milieu professionnel, notamment pour ce qui est des combines. Mais mon plus grand apprentissage, c’est de faire puis parler et pas le contraire. Le projet m’a également permis de développer un réseau (tous les acteurs socioéconomiques et du handicap de la région). L’output en lui-même n’était pas mal, mais c’est une défaite si l’on s’arrête au manque de sérieux affiché par les étudiants de notre école à l’égard de notre programme d’action. Il aurait probablement fallu tenir compte de la qualité des étudiants dans la programmation des activités ».

Lilia : « Tu mets la même équipe dans n’importe quel projet et ce sera un fiasco. J’estime avoir appris par le Projet de l’Espoir plus que l’équipe elle-même qui était occupée à se déchirer ».

Interrogés enfin sur leurs réactions à chaud à l’annonce du trophée, Riadh et Haythem ont admis qu’ils étaient sûrs de gagner juste avant l’annonce des résultats, mais qu’après, il y a eu trois réactions dans l’équipe : le soulagement de la fin, un sentiment d’injustice et/ ou un certain fair-play (« nous avons mérité la défaite »).

Epilogue

Récemment, Azer a semblé faire profil bas ; Riadh étant parti faire son stage de fin d’études, Azer a repris en main les affaires du Club et entrepris certaines initiatives comme l’organisation d’une visite d’entreprises de la région, en nous tenant étroitement informés, le Directeur et moi, de ses activités. Néanmoins, ses anciens collègues sont venus se plaindre de ce qu’il les avait écartés de ces activités, ce qu’il nia catégoriquement. Riadh, occupé par différents projets professionnels, continuait cependant à vouloir s’affirmer au sein de l’école et disait qu’il n’hésiterait pas à contribuer dans toute action pouvant porter le nom de l’institution. Les choses semblaient donc s’être tassées entre les deux « fortes têtes » désormais dans un rapport de froide cordialité. Jusqu’au lancement, un an après, de la deuxième édition du projet de l’Espoir. Pour la cérémonie d’ouverture, les membres des différentes équipes de la précédente édition furent conviés pour recevoir leurs attestations de participation. J’appris par les autres que Azer avait prétexté une réunion de son Club avec le directeur (alors que ce dernier était là) pour ne pas venir. Il fit quand même une apparition, eut un échange acerbe avec les autres et repartit rapidement. Le soir même, Riadh s’introduisit sur le groupe de discussion du Club pour souhaiter bonne chance à la nouvelle équipe et lui signaler son soutien inconditionnel (il s’était porté volontaire pour coacher les nouveaux). Azer effaça le message ; Riadh demanda des explications ; Azer lui dit ouvertement que son message n’était pas le bienvenu ; Riadh s’emporta et vint se plaindre en disant que Azer avait fait le vide autour de lui. Ce à quoi Azer répondit : « Je suis bien dans ma peau ! Ce que fait Riadh, c’est des enfantillages ; il n’a pas à parler du Projet de l’Espoir sur notre groupe de discussion ; il a eu sa chance dans le Club en tant que chef, qu’il s’occupe maintenant de son stage et me laisse travailler avec les jeunes ! ».

Azer semblait ainsi parti pour rejouer au leader avec les nouveaux membres et Riadh –sous les apparences d’un comportement adulte, sage et paternaliste- ne voulait rien lâcher. Le prétexte était tout trouvé pour que la hache de guerre soit déterrée. Et c’était reparti…